Comme nous, les personnes handicapées mentalement ont besoin d’amis pour vivre

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THÉOLOGIE ET HANDICAP (4/4) : Hospitalité et amitié

handicapées mentalement

Publié le 6 août 2016  par Dominique Greiner

Suite du blog précédent : Ensemble, faire communauté

En se saisissant de la problématique du handicap mental, Hauerwas radicalise le questionnement sur le vivre-ensemble : celui-ci ne saurait se réduire à une question d’une égalité formelle des droits politiques, économiques et sociaux. Dans la même ligne de pensée Hans Reinders observe : « Comme les autres, les handicapés sont des êtres humains avant d’être des citoyens. Pour vivre une vie proprement humaine, les handicapés ne doivent pas seulement être intégrés dans nos institutions et avoir accès à nos espaces publics ; ils doivent aussi être admis dans la vie des autres personnes ; non seulement par nécessité naturelle, ou contraints par la loi, mais par choix » (16). Comme nous, les personnes handicapées mentalement ont besoin d’amis pour vivre. Or le plus souvent, de par leurs conditions de vie, elles sont souvent privées de l’opportunité de nouer des amitiés. Malgré tous les acquis politiques, la plupart d’entre elles continuent d’éprouver solitude et isolement dans la sphère de l’intimité. Non que ces personnes vivent nécessairement isolées. Mais les relations qu’elles entretiennent par nécessité avec leurs aidants familiaux ou professionnels ne leur donnent pas ce qu’offre l’amitié.

Au-delà de la justice, l’ amitié

Le registre de l’amitié nous situe au-delà de la simple justice et de la logique de revendications qu’elle engage. En cela, le handicap interroge encore une fois nos manières d’habiter le monde, de l’organiser selon des modalités autres que celle de l’équivalence et de la réciprocité. Or nous vivons dans une culture morale qui valorise avant tout la réalisation personnelle et a du mal à concevoir que les moins dotés intellectuellement d’entre nous puissent être d’un apport quelconque pour nous aider à mieux vivre. Reconnaître que les personnes handicapées mentales ont quelque chose à nous apprendre ne va pas de soi. Pourtant, en accueillant l’amitié qu’elles peuvent nous offrir, nous apprenons quelque chose non seulement au sujet de notre propre vulnérabilité mais aussi au sujet de l’amitié de Dieu. Plus nous sommes en proximité avec elles jusqu’à les accueillir comme des amies, plus nous approfondissons notre relation d’amitié avec Dieu.

La question de l’amitié avec les personnes handicapées mentales n’a donc rien d’anecdotique mais a une portée théologale : à travers les relations d’amitié, c’est en effet un autre rapport à soi et à Dieu qui s’inaugure (17). D’une manière quasi-unanime les théologiens qui se sont intéressés au handicap soulignent combien de telles amitiés qui se sont nouées parfois de manière inattendue avec des personnes handicapées mentales les ont conduit à reconsidérer leur programme théologique, parfois de manière radicale.

L’amitié a besoin de lieux

Pour se nouer et se déployer, ces relations d’amitié ont toutefois besoin d’un cadre, d’un lieu. La littérature sur le handicap évoque assez communément l’expérience des communautés de  l’Arche de Jean Vanier. Le but de l’Arche, selon les mots de son fondateur, est de redonner leur humanité aux personnes avec un handicap mental, en leur proposant un milieu chaleureux et familial où chacun peut « vivre en communion les uns avec les autres comme dans une famille » (18). La Charte des communautés l’exprime en ces termes : « Pour développer ses capacités et ses dons et se réaliser, chaque personne a besoin d’un milieu dans lequel elle puisse s’épanouir. Elle a besoin de tisser des liens avec d’autres au sein d’une famille ou d’une communauté. Elle a besoin d’être reconnue, acceptée, soutenue par des relations chaleureuses et vraie. »

Pour Reinders, comme pour Hauerwas, l’Arche est un lieu où s’inventent des manières de vivre avec les personnes handicapées mentales, grâce à des relations spécifiques qui peuvent se déployer en amitié. Rien cependant ne le garantit, mais le défi de l’Arche est précisément de proposer ce type de communauté où ce genre de choses peut arriver. Ce que nous apprennent les communautés fondées par Jean Vanier, c’est que l’amitié, pour se déployer, a besoin d’un lieu où les personnes handicapées et les autres puissent se croiser, vivre ensemble, dans une préfiguration de ce que sera le Royaume à venir où se vivra la communion d’une manière définitive. L’amitié présuppose l’hospitalité, qui est partage d’un espace commun où les personnes handicapées peuvent être en position de donner ce qu’elles ont en propre et accueillir à leur tour ceux qui acceptent de vivre avec elle. Les communautés de l’Arche ont de ce point de vue une portée prophétique qui les excède. Ce sont toutes les institutions et les structures chargées d’accueillir des personnes handicapées – et de plus en plus encadrées par des normes de sécurité de toutes sortes – qui sont de fait interrogées sur la nature de l’hospitalité qu’elle offre. L’Arche elle-même, confrontée à une législation de plus en plus contraignante est obligée de réinventer ses propres pratiques pour rester fidèle à son projet communautaire.

Se libérer de nos illusions

La vie communautaire menée à l’Arche est une traduction concrète de ce que peut produire un regard renouvelé sur le handicap mental et les personnes qui en sont marquées. Elle n’en est rien une « romantisation » handicap. Jean Vanier lui-même ne cache pas combien il est parfois difficile de vivre avec des personnes handicapées mentales et n’hésite pas à parler de « communautés de la Croix ». Les « assistants », ceux qui choisissent de vivre à l’Arche en font l’expérience. Sont-ils venus avec des attentes affectives excessives ? (…)

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