Mannequins? Pourquoi pas!

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Différents et mannequins

Isabelle Audet Publié le 05 septembre 2015

Le changement passe par la publicité, notamment, croit fermement l'organisme américain Changing The Face of Beauty. Photo fournie par Changing The Face of Beauty

Le changement passe par la publicité, notamment, croit fermement l’organisme américain Changing The Face of Beauty.
Photo fournie par Changing The Face of Beauty

Au cours des derniers mois, plusieurs jeunes mannequins «différents» ont investi le monde de la mode. Trisomie? Handicap physique ou intellectuel? Et alors! Des parents et des jeunes du Québec et d’ailleurs ont entrepris de bousculer les conventions.

Jacob Foucault a 2 ans, un sourire ravageur et des lunettes rouges qui lui donnent un air espiègle. Depuis qu’il a 10 mois, sa mère et lui courent les séances de photographie et les défilés de mode. Une feuille de route déjà bien remplie, avec une particularité: il est né avec une trisomie 21.

«Ce n’est pas parce que mon enfant est différent qu’il n’a pas le droit de faire de la publicité lui aussi! C’est dans ma nature de vouloir bien habiller mon enfant, qu’il soit trisomique ou pas. Le but n’est pas d’effacer sa trisomie. Ce sera toujours là, mais je crois qu’on peut regarder ces enfants-là autrement», explique sa mère, Suzi Costa.

Comme Jacob, plusieurs mannequins avec la trisomie 21 ont fait leur place sous les projecteurs au cours des derniers mois. L’actrice américaine Jamie Brewer a brisé la glace en défilant à la Fashion Week de New York en février dernier, et l’Australienne Madeline Stuart suivra ses traces en septembre. Au Québec, le jeune Yohan Girard, 5 ans, est quant à lui un des visages de la collection d’automne de Véronique Cloutier pour L’Aubainerie.

«C’est merveilleux!, s’exclame Suzi Costa. Je suis enchantée chaque fois qu’on voit un mannequin différent! Il ne faut pas les cacher! Vous savez, ils ne se promènent pas tout nus: ils s’habillent aussi ! Pourquoi, alors, ne pas les intégrer à la publicité?»

«On n’a pas un enfant moins beau qu’un autre. C’est sûr que le regard est parfois différent, mais c’est joyeux! Je n’ai jamais eu de malaise!»

Suzi Costa
mère de Jacob Foucault, mannequin de 2 ans

Un enthousiasme que partage Jeanick Fournier, la mère de Yohan, tout sourire sur de récentes publicités de L’Aubainerie. Le garçon a été choisi spécifiquement parce qu’il a une trisomie 21. Sa mère a répondu à l’appel de l’équipe de Véronique Cloutier et envoyé une photo de ses enfants. Quelques semaines plus tard, le téléphone a sonné: Yohan vivrait sa première expérience de mannequin.

«Nous, on a adopté nos enfants, Yohan et Emma. On est fiers de nos enfants trisomiques et on les traîne partout. Sans faire de la provocation, on veut qu’ils fassent partie de la société comme tout le monde. Je veux montrer notre bonheur et montrer que la différence, ça peut ajouter un sourire dans ta journée!»

Une expérience positive pour L’Aubainerie, assure le vice-président au marketing, Richard Caron: «En marketing, on a des responsabilités, un devoir de diversité. Ça va de l’inclusion de personnes différentes à la qualité de la langue. On a un impact et il faut en être conscient.»

«Avec mon chum, on a été surpris de la grande réaction à la participation de notre enfant à la publicité. On est quand même en 2015! Mais moi, j’aime que les gens se questionnent. Je me dis que, tant mieux, on aura fait avancer les choses! »»

Jeanick Fournier
mère de Yohan, jeune mannequin pour la collection Véro de L’Aubainerie

Une entreprise à la fois

Cette inclusion, c’est le combat quotidien de Katie Driscoll, fondatrice de l’organisme américain Changing the Face of Beauty. Mère de six enfants, dont une fillette de 5 ans née avec la trisomie, elle croit fermement que l’intégration des personnes avec un handicap passe, entre autres, par la publicité.

«Après la naissance de ma fille, j’ai été bouleversée de constater à quel point elle n’était pas représentée dans notre monde. Même si je suis consciente des défis qui l’attendent, je veux que les gens puissent la voir ! Il y a plusieurs moyens d’y arriver, et je crois que la publicité et la mode peuvent aider à changer les choses rapidement.»

Au cours de la dernière année seulement, son organisme a amené une centaine d’entreprises à intégrer de jeunes mannequins avec un handicap visible (physique ou intellectuel) dans leurs campagnes. Ces jours-ci, le détaillant de chaussures Livie and Luca’s a créé la surprise aux États-Unis en intégrant des jeunes différents à sa campagne de rentrée. Le slogan «Je rentre à l’école, moi aussi» a reçu un accueil enthousiaste sur les réseaux sociaux.

«Pouvez-vous imaginer si les gens pouvaient voir ces différences tout le temps? Nous n’aurions pas à dire « acceptez mon enfant », car la population serait constamment exposée à la différence. Ce serait normal!», s’exclame Katie Driscoll.

Et les adultes?En parcourant le nom des entreprises avec lesquelles travaille Changing the Face of Beauty, un constat s’impose: les mannequins différents mis de l’avant sont en presque totalité des enfants.

Est-ce que le monde de la mode est prêt à faire une place à des adultes différents? «Pour être honnête, il est beaucoup plus facile de faire une place aux enfants avec un handicap qu’aux adultes avec la même condition. Est-ce que l’on veut se limiter aux entreprises de produits pour enfants? Non. Notre objectif est d’influencer toutes les grandes marques. Plus notre influence grandira, plus nous pourrons convaincre des entreprises de produits pour adultes à emboîter le pas.»

Néanmoins, la présence de mannequins adultes avec une trisomie à la célèbre Fashion Week de New York enthousiasme la mère de famille: «C’est un début!»

Inclusion ou exploitation?

La question de la moralité n’est toutefois jamais bien loin lorsqu’il est question de publicité et de jeunes vulnérables. Est-ce éthique d’avoir recours à un mannequin avec un handicap intellectuel pour vendre un produit?

«En général, les entrepreneurs craignent que la population croie qu’ils exploitent des personnes sans défense, constate Katie Driscoll, fondatrice de l’organisme Changing the Face of Beauty. Nous comprenons ces inquiétudes, évidemment ! Mais la pire chose que l’on peut faire, c’est d’ignorer un groupe, peu importe la raison.»

La question est délicate, convient Richard Caron, vice-président marketing à L’Aubainerie, mais il assure voir plus loin que la vente d’un produit. «En marketing, on a le devoir d’être conscient de la différence que l’on peut faire. On a un gros micro, et il faut être sensible à l’impact que ce micro peut avoir. Il faut s’en servir pour faire avancer les choses. Sinon, on manque le bateau!»

Il cite en exemple des publicités mettant en vedette des membres de la communauté gaie de Montréal sur lesquelles il a travaillé au tournant des années 2000. «À cette époque, montrer deux hommes en couple, c’était assez nouveau. Il y a un impact qui va au-delà du plan de marketing. D’ailleurs, avoir un enfant avec un handicap dans nos publicités n’est pas un calcul stratégique. Pas du tout. Ce n’est pas inscrit dans notre plan de marketing.»

Pas de discrimination, ni positive ni négative, donc. Si un mannequin avec un handicap peut mettre en valeur ce que L’Aubainerie veut présenter, il sera considéré au même titre qu’un autre, ajoute M. Caron.

«Pendant longtemps, on a eu en tête l’image qu’une personne avec la trisomie est habillée en pantalons de jogging avec des souliers à Velcro… Ce n’est plus comme ça! La présence de jeunes différents dans la publicité fera changer cette perception et permettra une plus grande inclusion dans tous les domaines.»

Geneviève Labrecque
directrice générale du Regroupement pour la Trisomie 21

Les parents de Yohan Girard, jeune mannequin avec la trisomie, ont lu quelques commentaires négatifs sur les réseaux sociaux lorsque sa participation à la campagne d’automne de la chaîne a été médiatisée.

«Avoir eu le moindre sentiment qu’on se servait de Yohan, je n’y serais pas allée. C’est très clair! Si ça peut éveiller les gens, et les amener à sourire encore plus à cette différence, tant mieux!»

Le Regroupement pour la Trisomie 21 voit lui aussi l’arrivée de mannequins différents en publicité d’un très bon œil. «Pendant longtemps, quand on parlait de trisomie, c’était assez négatif, rappelle Geneviève Labrecque, directrice générale de l’organisme. Pour être accepté dans la société, il faut envoyer un message positif. Et prendre sa place dans les médias, c’est une façon très positive de prendre sa place.»

(…)

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