Cris d’alarme sur les services en CRDI

Un article du Soleil à lire sur le site de La Presse.ca:

Déficience intellectuelle: des drames humains vécus au quotidien

Les centres de réadaptation en déficience intellectuelle (CRDI) du Québec sont... (Photothèque Le Soleil)
Baptiste Ricard-Châtelain
Le Soleil

(Québec) Les centres de réadaptation en déficience intellectuelle (CRDI) du Québec sont soumis à un moratoire, révélait récemment Le Soleil. Devant des «situations problématiques», le ministère de la Santé et des Services sociaux a suspendu les fermetures de résidences publiques où devraient être logés les «usagers» qui ont besoin d’un encadrement serré. Faute de place, pour des raisons budgétaires, des cas lourds ont été transférés dans des résidences privées qui ne leur conviennent pas, sans les services spécialisés adéquats, ce qui les met en danger et met en danger les autres pensionnaires. Parfois, les policiers doivent intervenir pour arrêter les plus dangereux, en crise.Depuis la publication, nous avons reçu de nombreux appels, de nombreux courriels. Personne pour contredire le constat. Beaucoup pour s’inquiéter des soins prodigués aux personnes prises en charge par le réseau de la déficience intellectuelle. Beaucoup aussi qui craignent que l’État réagisse mal à la tempête en cours : surtout, il ne faut pas «réinstitutionnaliser», implorent-ils. Dans le brouhaha, voici des morceaux choisis, puisque significatifs. Variations sur le thème des CRDI.

L’agent de sécurité

«Je me suis fait lancer des chaises»

Le Centre de réadaptation en déficience intellectuelle (CRDI) de Québec embauche des agents de sécurité privés pour surveiller et, au besoin, maîtriser par la force des adolescents et des adultes en crise.

«On est lancé sur le terrain avec des cas assez lourds», témoigne un agent qui certifie avoir été assigné à la surveillance de «clients» des résidences publiques et privées de la région de la capitale. Attablé dans la salle de rédaction du Soleil, notre interlocuteur baraqué requiert l’anonymat par crainte de perdre son poste. Il poursuit : «Je me suis fait lancer des chaises, je me suis fait mordre, donner des coups de poing, coups de pied, cracher dessus, lancer des selles et j’en passe.

«Ils sont autant dangereux pour eux-mêmes que pour les autres», explique-t-il. Lorsqu’un des pensionnaires a l’habitude de déclencher des ouragans, le CRDI le jumelle à un agent de sécurité qui le surveille en attendant la tempête. Certaines journées, c’est le calme plat. Puis, le bouchon saute:

«Des fois, ça en prend juste un pour faire péter tout le monde.»

L’agent de sécurité doit alors maîtriser l’individu, adolescent ou adulte. Et s’il est trop violent, il use de clés de bras, l’immobilise au mur, au sol. L’agent est alors autorisé à enfermer l’usager en crise dans une salle d’isolement; les résidences publiques en ont toutes une, quelques résidences privées accueillant des cas lourds ont aussi une pièce où sont confinés les plus dangereux le temps qu’ils s’apaisent.

Pourquoi vouloir parler publiquement de ce recours à une agence privée de gardiennage? «On nous envoie travailler auprès de cette clientèle sans formation ou cours particulier», soutient-il. Le cursus obligatoire des agents de sécurité comporte certes un volet sur la santé mentale. Il se sentirait néanmoins mieux outillé avec un apprentissage plus spécialisé.

Sécurité du personnel

«Quand on a des usagers qui ne vont pas bien, il faut s’assurer de leur sécurité, de celle du personnel et de celle des autres usagers», fait valoir Marlène Chevanel, directrice générale adjointe à la clientèle et à la performance du CRDI de Québec. Les agents sont donc envoyés dans trois résidences publiques et trois autres privées. «C’est en fonction des besoins de la clientèle.»

Au Centre de réadaptation, une Équipe mobile d’intervention (EMI) a été mise sur pied pour assister les propriétaires de résidences privées quand ils n’arrivent pas à apaiser un de leurs protégés. Mais cette escouade éteint les feux, elle ne s’installe pas à demeure.

Aussi, le CRDI a recruté une entreprise de gardiennage. Mme Chevanel relève que le contrat d’un peu moins de 300 000 $ par année leur permet d’être plus autonomes, de contacter moins souvent les forces de l’ordre.

Voilà un dossier «délicat», commente le président du syndicat qui représente les quelque 500 professionnels et techniciens du CRDI de Québec, Jean-Michel Lefebvre. Il ne condamne pas la pratique; ces agents protègent ses membres et les autres pensionnaires contre des agressions. «Ce n’est pas une clientèle facile.» Il convient qu’on peut cependant se demander si l’individu violent a été placé dans une résidence adéquate quand il faut le jumeler avec un agent de sécurité d’un sous-traitant.

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Le patron du CRDI

«Pas le modèle idéal»

Le directeur général du Centre de réadaptation en déficience intellectuelle (CRDI) de Québec, René Falardeau, a écrit à la suite des révélations du Soleil. Aux employés d’abord, le 16 octobre : «La problématique reliée à l’offre de services auprès de la clientèle présentant des troubles graves du comportement [TGC] est connue de la direction et du conseil d’administration.» Le ministère de la Santé a d’ailleurs été averti au cours des derniers mois, souligne M. Falardeau, qui ajoute que le dossier est «une priorité organisationnelle», qu’un «plan d’action» est en préparation. Ensuite, il a écrit aux proches des «usagers» : dans la lettre, le dg plaide que le transfert des pensionnaires des résidences publiques du CRDI vers des résidences privées moins encadrées a profité à plusieurs d’entre eux. Il convient du même souffle que «ces milieux ne sont pas le modèle idéal de résidence pour répondre aux différents besoins, qui sont de plus en plus complexes», de la clientèle TGC, la plus turbulente.

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Le père

Désarmé devant l’administration

Un père nous avait écrit une lettre touchante. Au bout du fil, il nous explique qu’il a deux fils vivant avec une forme d’autisme. Déchirés, les parents ont finalement convenu que le plus vieux devait partir : «Il faisait des crises, on n’a pas eu le choix.» Et puis? À 16 ans, fiston a été pris en charge dans une résidence supervisée par le CRDI de Québec. Il a maintenant 29 ans. «Tous ceux qui s’occupent de mon fils le font avec passion et amour.» Tout allait plutôt bien jusqu’au jour où les parents se sont frottés à l’administration du Centre de réadaptation, dit-il. On venait de congédier le gestionnaire de la résidence où loge leur enfant, mais les administrateurs du CRDI ont toujours refusé de dire pour quelle raison, ce qui les inquiète; dossier financier, abus sexuel, violence… tous les scénarios se bousculent dans leur tête. «C’est la personne qui s’occupait de mon fils!» En plus, on songerait à séparer les pensionnaires, à les envoyer dans de nouvelles habitations. Déstabilisé, son garçon pourrait régresser : «J’ai bien bien peur que les problèmes recommencent, les crises de violence.» De «bonnes personnes» travaillent au CRDI, avance-t-il. «Mais il y a beaucoup de bureaucratie. On dirait qu’ils sont dans une cage de verre.» Ce père n’a pas voulu que nous dévoilions son nom : «J’ai tout le temps peur que ça affecte les soins donnés à mon gars.»

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La mère

Hors du CRDI, le salut

Se disant «bouleversée» par la lecture des articles du Soleil, Pauline Lavoie nous a appelés depuis Alma. Son fils a un problème, elle en convient. «Il a des troubles graves de comportement, on ne s’en est jamais caché.» Il a déjà été incarcéré. Elle aimerait recevoir de l’aide du CRDI local, qui ne pourrait voler à son secours. Souvent, son couple a eu besoin de répit. «Le CRDI nous dit qu’ils n’ont pas de ressources; pourtant, lors des rencontres, il délègue jusqu’à cinq personnes. […] C’est comme si j’avais un beau bureau, des services administratifs, mais personne pour offrir des services directement aux clients.» Une incompréhension exprimée par quelques parents ayant communiqué avec Le Soleil. «Il a fini par avoir de l’hébergement, mais c’était inadéquat»; le jeune s’y serait «désorganisé». La suite de l’histoire est néanmoins heureuse : «Aujourd’hui, il vit dans une maison de transition gérée par l’Association canadienne de la santé mentale […]. Nous sommes des parents impliqués et très présents malgré notre incapacité à l’encadrer et à protéger sa jeune soeur. Nous avons dû faire un choix déchirant qu’aucun parent ne devrait devoir faire.» Au téléphone, Mme Lavoie et son conjoint, Martin Larouche, disent cependant appréhender la venue de 2014. «Notre problème n’est pas réglé. En janvier, il va devoir retourner dans une ressource du CRDI.»

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La Protectrice du citoyen

Pas d’inspections malgré les «lacunes importantes»

Deux ans après que la protectrice du citoyen eut enjoint à Québec d’inspecter les résidences privées sous contrat avec les CRDI, le gouvernement est encore en train de cogiter, dénonce le chien de garde dans son plus récent rapport. Des «lacunes importantes» subsistent.

«Aucune visite n’a été faite depuis et le ministère [de la Santé et des Services sociaux] n’est pas en mesure de fournir son plan à cet égard», attaque la protectrice Raymonde Saint-Germain, dans son rapport annuel publié fin septembre. «Or, le Protecteur du citoyen constate encore plusieurs manquements.»

Au téléphone, la directrice des communications et secrétaire générale adjointe, Joanne Trudel, précise: «Il y a des résidences qui sont excellentes. Il ne faut pas généraliser. Mais il y a certaines ressources dans lesquelles on a constaté des lacunes importantes.»

Des «visites d’appréciation» permettraient de les découvrir. D’ailleurs, dans une résidence visitée par l’équipe du Protecteur du citoyen, la clientèle de la déficience intellectuelle était désœuvrée, manquait de stimulation et ne mangeait pas correctement. En plus, le CRDI n’effectuait pas l’encadrement requis de cette entreprise.

Le Protecteur du citoyen souligne que le problème est le même pour d’autres clientèles placées par l’État dans des résidences privées, dont les aînés et les personnes présentant un handicap physique ou un trouble envahissant du développement.

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Le propriétaire

Ne réveillons pas les fantômes

«Ils scrapent des vies!» Au cours de notre entretien, Jean-Jacques Viau était très émotif. Il est copropriétaire, avec sa femme, d’une résidence de la Montérégie qui héberge six personnes vivant un trouble grave du comportement. Et il ne voudrait surtout pas que ses pensionnaires soient renvoyés vers le réseau étatique de réadaptation. À 62 ans, le souvenir des abus commis en institution le fait trembler. «J’espère ne jamais vivre un retour en arrière. Parlez-moi pas de les retourner en dedans.» Selon lui, la vaste majorité des clients des centres de réadaptation en déficience intellectuelle (CRDI) sont bien mieux dans les petites résidences privées où ils côtoient toujours les mêmes personnes que dans un établissement public où le personnel change régulièrement. «Ils habitent avec nous.» Il y a toutefois un gros bémol à apporter. M. Viau l’admet sans détour : des cas beaucoup trop lourds ont été envoyés dans des résidences privées. «Ça a commencé avec des cas faciles mais, graduellement, ça s’est corsé. […] Des cas faciles, on n’en a plus.» Les vacances sont rares, des propriétaires de résidences privées seraient «épuisés», «brûlés». Jean-Jacques Viau a décidé de monter au front pour les représenter. Il préside un regroupement de résidences privées, affilié à la Centrale des syndicats démocratiques, qui réclame plus de ressources.

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Le syndicaliste

Donnez-nous les moyens

«Il n’y a personne qui veut revoir ces personnes-là réinstitutionnalisées. Ça fonctionne, la désins, mais il faut la faire comme il faut […]. Il faut que les services suivent.» Jacquelin Gauthier possède une RI, une ressource intermédiaire, qui accueille cinq pensionnaires. Il est aussi président d’une section locale du Syndicat canadien de la fonction publique qui représente environ 200 résidences privées de la région de la Capitale-Nationale. Le syndicaliste a voulu réagir à notre dossier : «On est en accord avec le diagnostic du Soleil et on est en faveur du moratoire.» Il salue donc la décision ministérielle de prendre une pause le temps de réévaluer le réseau de soins en déficience intellectuelle. Par manque de moyens, les CRDI transfèrent peut-être un peu vite leurs clients vers les résidences privées moins encadrées, observe-t-il. Il serait ensuite ardu d’obtenir la visite de professionnels du CRDI pour soutenir ces résidences privées. Un rapport de force est donc en cours entre le gouvernement et les propriétaires. On réclame plus de budget, plus de formation, plus d’heures de services professionnels…

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